Depuis que Marine Le Pen est à la tête du FN, le parti s’est ouvert aux journalistes. Pour autant, la couverture du Front reste un exercice périlleux. Cinq confrères nous racontent leur expérience.
Le changement est radical. Tous les journalistes qui couvrent le Front national s’accordent pour le dire. Depuis que Marine Le Pen a pris de l’importance dans le parti, pour en devenir la présidente en janvier dernier, les conditions de travail des cartes de presse se sont considérablement améliorées.
« Elle nous a ouvert le parti, avant même d’être élue présidente, assure Olivier Beaumont, journaliste politique au Parisien. Avant, les congrès étaient plus ou moins fermés, ce n’est plus le cas aujourd’hui. On l’a bien vu à Tours [c’est à ce congrès que la fille Le Pen a succédé à son père, ndlr], où nous pouvions accéder quasiment partout. »
« Depuis la montée en puissance de Marine Le Pen, le FN joue la transparence. »
Ce congrès a été si ouvert que les journalistes ont pu assister à une scène inimaginable au FN il y a quelques années encore : le coup de gueule en public d’un élu du Bureau politique, mécontent de sa non-reconduction.
Gérard Bon, reporter à Reuters, suit le Front national et la droite depuis de longues années. Il confirme : « Depuis la montée en puissance de Marine Le Pen, le FN joue la transparence. Même sur les comptes du parti et les licenciements internes, les infos sont données. On peut se rendre au siège du Front sans rendez-vous préalable, se promener dans les couloirs, discuter avec les cadres… Ce n’est pas le cas au NPA d’Olivier Besancenot par exemple ».
Même constat à Libération. « Les cadres du Front national savent qu’ils n’ont rien à attendre de Libé, donc ils me laissent bosser tranquillement, explique Christophe Forcari, qui suit le FN depuis une dizaine d’années. Parfois, j’ai même du mal à comprendre pourquoi des membres du Front me donnent autant d’infos. Ils savent très bien ce que je vais en faire, mais ils continuent de m’appeler. »
« Marine Le Pen dit les choses clairement et n’a jamais donné une fausse info. »
Cette ouverture du FN à la presse est due en grande partie, selon les journalistes que nous avons rencontré, à la personnalité de Marine Le Pen.
« C’est une bête médiatique, reprend Olivier Beaumont, elle n’a pas besoin de porte-parole. Elle répond au téléphone, fait en sorte de rappeler directement quand on a besoin d’une info, et ne compte pas ses heures. Alain Vizier [le responsable communication du FN, ndlr], qui était très présent à l’époque de Jean-Marie Le Pen, l’est beaucoup moins aujourd’hui. »
« Marine Le Pen dit les choses clairement et n’a jamais donné une fausse info. Tout cela fait qu’il y a une sorte de fascination pour elle dans la presse, et que les journalistes ont tendance à valoriser sans mesure tout ce qu’elle dit », ajoute Gérard Bon.
« Elle a un côté Madame Michu qui marche bien, complète Olivier Beaumont. Elle fait beaucoup moins de langue de bois que les partis traditionnels. »
« Ce n’est pas le genre à te taper dans le dos. »
Mais la patronne du Front ne cherche pas la proximité avec les journalistes. « Elle me vouvoie, je la vouvoie, assure Abel Mestre. Ce n’est pas le genre à te taper dans le dos ou à se permettre des familiarités, comme certains à l’UMP ou au PS. Nos rapports sont assez sains. »
Une distance qui se double d’une conduite irréprochable. « Avec Marine Le Pen, chaque mot est pesé. Jean-Marie faisait des blagues de paras [parachutiste, ndlr], souvent border line. Elle, en revanche, ne dérape jamais », souligne Abel Mestre.
« Contrairement à son père, qui pouvait être agressif, Marine Le Pen ne s’emporte pas, renchérit Olivier Beaumont. Elle peut passer un coup de fil pour me dire que j’ai eu la dent dure dans un article, mais ça ne va pas plus loin. »
« Le père se complaisait dans son ostracisme, et n’en avait rien à faire de se mettre les journalistes à dos. »
Derrière ces rapports adoucis avec les journalistes se cache la volonté de Marine Le Pen de sortir le FN de sa mise au ban médiatique.
« Le père se complaisait dans son ostracisme, et n’en avait rien à faire de se mettre les journalistes à dos, précise Abel Mestre. La fille, elle, veut s’intégrer dans le système, d’où le changement d’attitude vis-à-vis des médias. »
Christophe Forcari abonde dans le même sens (voir l’interview vidéo ci-dessous).
Mais Marine Le Pen ou pas, le Front national reste un parti d’extrême droite. Sa couverture est donc forcément particulière. « Travailler avec le FN, ce n’est pas comme travailler avec les autres partis, confirme Abel Mestre. C’est le seul parti qui a dans son programme des mesures anticonstitutionnelles. »
« Entre nous et le FN, les relations sont cycliques. »
Et malgré l’ouverture du Front à la presse, l’ambiance de travail reste souvent pesante. En particulier pour les localiers, en contact quotidien avec des militants moins soucieux que les cadres d’entretenir des rapports cordiaux. Parmi ces journalistes locaux, Pascal Wallart, chef de la rédaction de la Voix du Nord à Hénin-Beaumont, place forte du parti.
« Entre nous et le FN, les relations sont cycliques. Parfois ça se passe très bien, mais de temps en temps, quand on écrit quelque chose qui déplaît, on fait face à un déferlement de haine. Lors des législatives de 2007, ils ont dit de moi que j’étais au journalisme ce que la pornographie est à l’amour. Ces choses-là peuvent être dures à encaisser. »
Moins violent mais très handicapant, l’arme du silence. « Si un article énerve vraiment Marine Le Pen, ça peut être le blackout total en termes d’info pendant quelques temps », précise Abel Mestre.
« Ils sont hyper procéduriers, comme je n’ai jamais vu. »
Le goût du parti pour les droits de réponse et les plaintes en diffamation est une autre épine dans le pied des journalistes.
« Ils sont hyper procéduriers, comme je n’ai jamais vu. Et ils ont des avocats très doués en droit de la presse, ce qui est un poison. Autant dire qu’il faut peser ses mots », précise Pascal Wallart.
Les procédures judiciaires sont souvent perdues par le FN. Mais elles restent pénibles et coûteuses pour les organes de presse poursuivis.
Note : Abel Mestre et sa consoeur Caroline Monnot tiennent un blog consacré aux extrêmes droites françaises. A lire ici.







